Des mini-prêts pour aider les plus démunis à sortir de la pauvreté: ce système d’aide, popularisé par le prix Nobel de la paix Mohammed Yunus, a aussi ses limites. Notamment pour les droits des femmes.
Depuis que Mohammed Yunus, ingénieux fondateur de la Grameen Bank au Bangladesh, a reçu le prix Nobel de la Paix en 2005, l’efficacité du microcrédit comme dispositif de lutte contre pauvreté a rarement été remis en cause. Ce personnage très charismatique est devenu, notamment grâce à la bienveillance des médias, un héros des temps modernes, dont la vison est peu contestée.
Nul ne mentionne, par exemple, que le professeur d’économie n’est pas tout à fait l’inventeur du microcrédit, puisque des systèmes de côtisations informels et autogérés, basés sur la confiance mutuelle et fonctionnant sans intérêt existaient dans de nombreuses sociétés.
"Microendettement"
Ces précisions sont d’autant plus nécessaires qu’aujourd’hui, le microcrédit est perçu comme une solution à développer face à la crise. Ce système pourrait même, nous dit-on, sortir le continent africain du marasme économique, en faisant des femmes des "super agents de développement".
A savoir des entrepreneures, mères et voisines altruistes, clientes responsables qui remboursent (presque) toujours leurs crédits… C’est sur leurs frêles épaules que repose désormais l’espoir de mettre une fin à la pauvreté.
Voilà pourquoi il devient urgent de se pencher sur les failles du microcrédit. En invoquant tout d'abord l'argument le plus connu: avec des taux d’intérêt la plupart du temps au-dessus de 20%, le microcrédit n’entraine souvent que du "micro endettement".
Je voudrais ici expliquer une autre limite de ce système, qui concerne les rapports sociaux entre hommes et femmes: la question de l’influence du microcrédit sur le statut des femmes dans les familles et communautés, sur leurs rôles, tâches et responsabilités, sur les relations avec leurs époux, fils, frères, pères et plus généralement des hommes de leur société.
Sur ces questions liées au genre, le bilan de l’impact du microcrédit est mitigé et plusieurs signaux alarmants le prouvent. Sur le sous-continent indien et pour des programmes proposant du crédit exclusivement à des femmes, les évaluations montrent qu’un pourcentage significatif de femmes souscrit un microcrédit sur demande de leur mari qui est le seul à contrôler l’utilisation et les éventuels bénéfices de ce crédit.
En Afrique par exemple, des évaluations montrent qu’une hausse des revenus de la femme risque d’entraîner une diminution quasi-proportionnelle des dépenses familiales de la part de l’époux. La répartition des tâches, charges et responsabilités évolue aussi fréquemment en défaveur des femmes qui avaient déjà auparavant une journée de travail plus longue que les hommes.
Hausse des violences domestiques
Enfin, beaucoup des bénéficiaires du microcrédit, notamment celles dont les entreprises fleurissent, témoignent d’une hausse de la violence domestique et d’une crise dans leur couple, les époux se voyant remis en question dans leurs rôles traditionnels, sans avoir beaucoup d’ouvertures pour évoluer vers d’autres.
La liste est loin d’être exhaustive, mais nous aide à comprendre que le microcrédit à lui seul ne peut pas être une solution viable pour les luttes contre la pauvreté et les inégalités dont pâtissent les femmes.
Il ne peut porter ses fruits que s’il est accompagné de formations de qualité, de services sociaux efficaces pour soulager les femmes dans leur responsabilités envers la famille, des appuis à leurs organisations, un meilleur accès à des postes politiques pour faire valoir leurs besoins et intérêts et – last but not least – des hommes qui changent aussi.
C’est peut-être un appui à l’évolution des hommes vers une masculinité plus responsable, moins violente et plus ouverte au partage (du pouvoir, des droits, des richesses), mais aussi vers des relations humaines d’égal à égal. Des étapes qui permettront, c’est sûr, d’avancer vers un développement humain durable. Voilà un macro chantier!