On l’appelle « le poète qui accompagna Cousteau ». À la fois philosophe et scientifique, il a écrit des dizaines de livres merveilleux sur ses voyages dans les plus beaux pays. Mais sa dernière œuvre - "L’human en ité disparaîtra, bon débarras !" éd. Arthaud - s’ouvre soudain à la tragédie : c’est le livre noir de la planète ! Si rien ne va plus pour ce sage, où allons-nous ? Pour lui, la seule solution serait radicalement... frugale.
N.C. : On vous connaît comme « le poète qui accompagna Cousteau », mais votre dernier livre n’est pas poétique du tout. Ou alors c’est de la poésie tragique : le livre noir de la planète !
Yves Paccalet : J’essaie toujours d’équilibrer. D’un côté j’écris des livres de ballades parmi les belles choses du monde. De l’autre, malheureusement, quand on va se promener sur notre planète, on est consterné...
N. C. : Vous n’y allez pas mollo : selon vous l’humain est et sera toujours sexiste, raciste, prédateur
boulimique... Edgar Morin parle d’un Homo demens, vous dites carrément : l’humain est un salopard, au sens sartrien : il sait qu’il fait le mal et le fait quand même.
Y. P. : La base de ma réflexion et de mon désespoir - même si l’on essaie toujours de « positiver » pour reprendre un mot à la mode -, c’est quand même la constatation que les grands idéaux (je fais partie de la génération de mai 68, j’étais dans la rue avec ceux qui voulaient changer le monde), les visions généreuses développées depuis des siècles, sur l’égalité, la fraternité, etc, eh bien que tout cela ne fonctionne jamais. On se demande toujours : « Mais pourquoi ? » J’ai essayé d’y réfléchir, puisque ma formation première est la philosophie - la seconde étant scientifique. Pourquoi les côtés positifs de l’humain n’arrivent jamais à triompher ? Pourquoi après avoir cru au progrès arrive-t-on au nazisme, au stalinisme ou à l’intégrisme ? Mon explication est grosso modo la suivante : l’humain est un animal qui répond à des pulsions de base, dont les trois principales sont le sexe, le territoire et la hiérarchie. Le sexe est traité par beaucoup de spécialistes et je le leur ai laissé, me focalisant davantage sur les pulsions de territoire et de hiérarchie, dont la prégnance est tout aussi forte et insurpassable. Chaque animal veut son territoire, mais chez nous, ça prend des formes extrêmement variées : pour une entreprise, ce sont des parts de marché, pour un sportif, ses records, pour un écrivain ou un chanteur, sa place dans les charts, etc. Les nazis parlaient d’espace vital, mais tous les humains sont concernés. La pulsion hiérarchique nous pousse à monter en grade, au travail comme à l’armée. Nietzsche parle de la volonté de puissance. Ces pulsions animales alimentent chez l’humain des jouissances et des souffrances particulièrement intenses, que la connaissance des neurotransmetteurs commence à nous permettre de comprendre.
À l’inverse, l’humain est le seul animal capable d’empathie, c’est-à-dire capable de se mettre à la place d’autrui et de se dire : « Cet autre pense que... » et « l’autre pense que je pense que... », etc. Il y a donc une notion de projection, qui vient s’ajouter à la capacité d’abstraction et de langage, qui ouvre la possibilité d’une prévision de l’avenir et d’une anticipation des réactions des autres. Cela peut servir à engranger des vivres avant l’hiver, mais aussi, et de plus en plus, à la course à la guerre et aux armements. Ce mélange de pulsions animales et de capacité à comprendre ce que veut l’autre et à se projeter dans l’abstrait débouche sur une perpétuelle guerre de l’homme contre l’homme. L’humain n’acceptera jamais le partage. Il a toujours peur que l’autre lui tende un piège. Il veut toujours posséder davantage. Il se sert de son aptitude à prévoir l’avenir pour essayer en permanence d’agrandir son territoire, de monter dans la hiérarchie... et ça n’en finit jamais. C’est pourquoi les idéaux de communisme, d’égalité sont proprement impraticables. Nous ne parviendrons jamais aux sociétés idéales que les grandes utopies nous promettent, notamment depuis le XVIII° siècle.
N. C. : Dans son livre Mon manifeste pour la Terre (éd. du Relié), Gorbachev devenu écologiste sur le tard, dit n’avoir finalement rien trouvé d’autre que l’humour noir pour contrer son désespoir... L’une de ses histoires est celle d’une planète bien-portante qui rencontre une planète très malade : “ Qu’est-ce qui t’arrive, ma pauvre ? demande-t-elle. - Bah, lui dit l’autre, m’en parle pas, j’ai attrapé l’humanité. - Oh, rassure-toi, répond la première, j’ai eu cette infection moi aussi. Figure-toi, ma chère, que cette maladie part toute seule : elle se mange elle-même ! ”
Y. P. : C’est exactement ça. Le XXI° siècle est à mon avis extrêmement dangereux, qui pourrait conduire l’humanité à sa fin. Telle qu’elle est partie, j’ai bien peur qu’elle ne passe pas ce siècle. D’abord parce que nous arrivons au bout des possibilités de la planète pour accueillir une espèce aussi proliférante, brutale, transformatrice, consommatrice (en énergie, en matière première, en eau, etc.) que la nôtre. Nous sommes au bout. Il n’y a pas moyen d’aller plus loin. Je suis né en 1945, dans un monde où vivaient quatre milliards d’habitants.
Si je meurs à 80 ans, en 2025, il y en aura huit milliards. Dans ma seule petite existence, la population mondiale aura doublé, accroissant sans cesse sa consommation par tête d’habitant. Vu la capacité de l’homme à se détruire lui-même, démontrée sous toutes les latitudes dans des guerres plus barbares les unes que les autres, je ne vois pas pourquoi les futures pénuries, surtout en eau potable et en pétrole, ne vont pas conduire à des guerres mondiales de plus en plus graves. Depuis la fin de l’URSS, on a un peu oublié le spectre de la guerre nucléaire, que l’on avait frôlée d’un cheveu en 1962, on le sait aujourd’hui, au moment de la crise de Cuba. Je pense qu’avec la prolifération qui s’amplifie désormais et s’étend même à de petits pays comme la Corée ou l’Iran, nous nous retrouvons dans la pire des configurations possibles ! Il n’y a plus de « téléphone rouge » comme jadis entre Washington et Moscou. La première cause envisageable de la disparition de l’humanité, c’est donc bien la guerre nucléaire. Même en n’utilisant que le quart des armes atomiques actuellement disponibles, on aboutirait à l’extinction totale !
(Suite)