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Vers un monde plus juste

La globalisation par Jean ZIEGLER .

   La réalisation de la loi des coûts comparatifs de production et de distribution, formulée par le spéculateur boursier et professeur d'économie David RICARDO au début du XIXe siècle, se généralise. Tout bien, tout service sera produit là où ses coûts seront les plus bas. La planète entière devient ainsi un gigantesque marché où entrent en compétition les peuples, les classes sociales, les pays. Dans un marché globalisé, les pays européens- avec leurs coûteux systèmes de sécurité sociale,leur liberté syndicale, leurs salaires relativement élevés- sont rapidement perdants. L'angoisse du lendemain, le chômage, puis la misère s'installent. Mais dans un marché globalisé, ce que perdent les uns - la stabilité de l'emploi, le niveau salarial, la sécurité sociale, le pouvoir d'achat - n'est pas automatiquement gagné par les autres. La mère de famille de Pusan, en Corée du Sud, qui exerce un travail sous-payé, le prolétaire indonésien qui, pour un salaire de misère, s'épuise dans la halle de montage d'une zone franche de Djakarta n'améliorent que médiocrement leur situation, alors que l'ouvrier mécanicien de Lille ou le travailleur textile de Saint-Gall verse dans le chômage permanent.

   L'intégration progressive, dans un marché planétaire, unique,de toutes les économies autrefois nationales, singulières, gouvernées par des mentalités, un héritage culturel, des modes de faire et d'imaginer particuliers, est un processus complexe.

   Des économistes allemands ont forgé un concept explicite: Killerkapitalismus (" capitalisme de tueurs" ). Voici comment fonctionne concrètement le Killerkapitalismus:

   1) Les Etats du tiers monde se battent entrent eux pour attirer des investissements productifs effectués par des industries et entreprises de services étrangères. Pour gagner cette bataille, ils n'hésitent pas à réduire encore les déjà faibles protections sociales, les libertés syndicales, le pouvoir de négociation des salariés autochtones.

   2) En Europe, en particulier, les entreprises industrielles, de gestion, etc., procèdent de plus en plus à la délocalisation de leurs installations de production et - depuis quelques années - également de leurs laboratoires et centres de recherche. Par un effet de retour singulièrement pervers, la simple menace d'une délocalisation induit l'Etat à céder de plus en plus aux exigences du capital, à consentir une réduction de la protection sociale ( licenciements, dérèglementation, ets..), bref, à précariser, à "fluidifier" le marché autochtone du travail.

  3) Les travailleurs de tous les pays entrent soudain en compétition les uns avec les autres. Il s'agit pour chacun et chacune de s'assurer un emploi, un revenu pour sa famille. Cette situation provoque la désolidarisation entre les catégories de travailleurs, la démobolisation de l'esprit de lutte, la mort du syndicalisme - bref, le consentement honteux, souvent désespéré du travailleur à la destruction de sa propre dignité.

   4) A l'intérieur des démocraties européennes, une béance s'ouvre: ceux qui ont du travail tentent par tous les moyens de le conserver et se battent contre ceux qui n'en ont plus et qui probablement n'en auront plus jamais. La solidarité salariale est rompue. Autre phénomène: entre la fonction publique et le secteur privé, une antinomie s'installe. Dernier phénomène, le plus grave de tous: le travailleur autochtone, fréquemment , se met à haïr l'ouvrier immigré. Le serpent raciste dresse sa tête  hideuse.

Jean SIEGLER   "Les seigneurs du crime"  éd. du Seuil (Essais Points )   p. 29-30.  (1 998 !)

Les livres de J. ZIEGLER sont extrèmement faciles à lire et certains publiés en livre de poche.


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