L'agonie de l'idéologie néolibérale (Maurice SZAFRAN).
Pendant trois décennies -c'est long, c'est étouffant, trois décennies-, ils ont imposé, avec une morgue sans pareille, leurs règles d'airain : le marché déifié, l'argent adulé, l'Etat démonisé. Edifié sur ce triptyque, l'ascendant idéologique de ces néolibéraux a exercé une hégémonie sans faille, totale, absolue. Quiconque osait contester la parole magique -nous étions de ceux-là-, quiconque se permettait de rappeler que le libéralisme n'avait, en réalité, rien de commun avec cette sauvagerie-là-, nous étions de ceux-là encore-, quiconque avait l'audace de souligner que le règne absolu de l'argent, seule valeur universelle, était en soi une violence -nous en étions toujours-,ceux-là étaient aussitôt voués aux poubelles de l'histoire. Avec tant d'autres, nous avons résisté, parlé, écrit, argumenté. Mais nous le savions, notre parole était de peu de poids. Leur modernité, leur pseudo-modernité triomphait. Et le terrorisme intellectuel régnait en maître.
Les néolibéraux, souvent d'ex-marxistes dogmatiques qui s'étaient contentés de passer d'un trottoir à l'autre, n'avaient pas le triomphe modeste. Il ne leur suffisait pas de nous ringardiser; ils entendaient nous rayer du champ intellectuel. A les entendre, s'opposer au néolibéralisme, c'était, par définition, haïr l'Amérique. Haïr l'Amérique valait exécration maladive de l'argent. Ce rapport à l'argent était la marque indubitable de .... l'antisémitisme. Voilà, l'affaire était réglée. Comment survivre à pareil procès en sorcellerie ? Aujourd'hui encore, au coeur de la tempête économique, financière, politique, sociale, morale qui broie le monde occidental, l'éditorialiste du Figaro affirme, sans susciter la moindre émotion, la moindre réplique, que l'Etat, en France, se permet à nouveau d'intervenir sur le marché, signe de "la déstructuration morale du pays". Ces gens-là ont perdu la boussole.
Pas d'erreur, c'est en s'appuyant sur un triomphe idéologique sans équivalent depuis la domination du marxisme, que des banquiers astucieux mais véreux, des traders ingénieux mais pourris, des financiers imaginatifs mais corrompus, ont construits une économie casino, un système en carton-pâte animé d'un seul et unique objectif : leur enrichissement personnel. Ces banquiers véreux, ces traders pourris, ces financiers corrompus savaient pertinemment que , tôt ou tad, un jour ou l'autre, le système néolibéral, cette construction dépourvue de toute base solide, s'effondrerait. Ils s'en fichaient éperdument puisqu'ils étaient immensément riches, riches à en crever.
Ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'est que ce système, leur chef-d'oeuvre, s'effondrerait en quelques mois, qu'il se révèlerait à tel point vermoulu que l'administration Bush elle-même renierait sans vergogne tous ses principes. Elle n'avait pas le choix. Elle a senti pointer la révolte du peuple américain soudain conscient que ces banquiers-là, ces traders-là, ces financiers-là, s'étaient joué de lui, de sa crédulité, de ses économies. Cruelle leçon d'un réalisme retrouvé.
Publié dans Marianne.
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25 Décembre 2008 à 17:23 dans
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