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Vers un monde plus juste

Le moment fraternité (Régis DEBRAY).

mars 2009    384 p.     21 €

  

   Contre l'individualisme triomphant, Régis Debray plaide pour une société nouvelle et meilleure dans «le Moment fraternité»

   Il est un bovarysme constant dans l'intelligentsia française consistant à imaginer le monde tel qu'il devrait être, tel que l'on aimerait qu'il soit. Extravagant idéalisme se heurtant à cette résistance qu est la nature des choses. Laquelle resurgit sous la plume de Régis Debray lorsqu'il rappelle l'étonnante vitalité de tous ces «nous» qui caractérisent le terreau de tout être ensemble. Ils constituent la nappe phréatique qui, sur la longue durée, sous-tend toute vie sociale. Si l'Etat est fatigué, si les corps intermédiaires institutionnels n'existent que sous forme de reliques, les «nous» reposent sur un sentiment d'appartenance indéniable.

   A l'encontre d'un supposé individualisme dont les penseurs de la série B font leurs choux gras, cette méditation sur la fraternité n'est pas sans rappeler ce que l'historien Philippe Ariès nommait les «petites collectivités», ces «groupes immédiats» qui, par sédimentations successives, assurent la solidité et la perdurance de toute vie sociétale. J'emploie à dessein ce terme. Car, au-delà ou en deçà d'un «social» trop rationnel, le «sociétal» est ce qui mobilise les affects, les rêves collectifs.

   Peut-être est-ce cela que Debray désigne sous le terme de «sacral»: une éthique primordiale, fondement de toute communauté naturelle et source originelle de toute société. Avec érudition, ce «Moment fraternité» nous rappelle qu'il faut savoir repérer les forces souterraines régissant l'histoire des peuples. Celle des émotions et des passions partagées, assurant a priori un lien bien plus irréfragable que toutes les justifications et légitimations rationalisées a posteriori.

   Au travers de la réaffirmation de tous ces «nous», de leur ordonnancement en une mosaïque à la fois complexe et cohérente, peut-être assistons- nous à l'émergence d'une socialité postmoderne. S'il emploie incidemment ce terme, ce n'est pas la préoccupation essentielle de Debray. Et pourtant, même si nous avons quelque difficulté, en France, à l'accepter, c'est bien la postmodernité naissante qui s'annonce avec le retour de termes tel celui de «fraternité». Par là s'esquisse le glissement d'une civilisation rationnelle vers une culture où l'instinct communautaire a sa part. Même si cela peut paraître paradoxal, tant il est difficile de se départir des habitudes de pensée, le primat de l'économique cède, peu à peu, la place à la primauté du spirituel.

   Voilà le cœur battant du livre. Il risque de déplaire, tant il est fréquent de préférer entendre ce dont on est déjà convaincu. Mais l'auteur, et sa lucidité roborative en porte témoignage, se moque bien de la «protestation belle âme». Et c'est heureux.

                         Michel MAFFESOLI   Nouvel Obs   n°2318   p.134

 Quelques extraits: (D'après www.lavie.fr)

     « L’individu est tout, et le tout n’est plus rien. Que faire pour qu’il devienne quelque chose ? Comment, au royaume éclaté du moi je, susciter ou réveiller des nous qui ne se payent pas de mots et laissent chacun respirer ? Qu’est-ce qui peut encore sceller une complicité, en dehors de la maison, du stade et du bureau ? Questions urticantes, mais que je ne crois pas intempestives.

   Elles tenaillent obscurément l’envie que l’on n’ose s’avouer d’un autre horizon que notre va-et-vient affolé entre soif de gain et peur de perdre, et elles appellent une réponse sans fard ni tabou. (...) Dans la conviction que l’économie seule ne fera jamais une société.

   Les pronoms n’ont pas d’âge, les totems accusent le leur. Une évasive fraternité continue d’orner nos frontons, sceaux, frontispices et en-têtes administratifs, mais le mot ne se prononce plus guère chez nos officiels, par peur du ringard ou du pompier. Le président de la République se garde de l’utiliser, même dans ses vœux de nouvel an, lui préférant les droits de l’homme. Et quand un préfet plus audacieux le fait résonner le 14 Juillet dans ses pièces de réception, il ne tient pas trop à le voir se concrétiser le lendemain sous ses fenêtres. Depuis 1848, date de son intronisation dans la triade républicaine, il a perdu son chic et s’est fané. Dans la « sainte devise de nos pères », la petite dernière est devenue orpheline. Pas de statut conceptuel, pas d’entrée dans les dictionnaires de philosophie contemporaine. Liberté d’expression, égalité des chances : le génitif met de l’animation. Les assemblées en débattent, l’intellectuel s’en saisit, l’opinion se fâche. Rien de tel pour la puînée. La fraternité n’a pas de génitif. En France, c’est une vieille cousine qui s’est fondue dans le décor, mais qui fait tapisserie, et personne ne l’invite à danser. On se souvient vaguement qu’elle tournait tous les cœurs, dans sa folle jeunesse, au XIXe siècle, quand elle courait les barricades et les sociétés ouvrières. Il serait impoli de lui demander de partir, mais ce qu’elle fait encore là, personne ne sait. Les sciences sociales lui tournent le dos, les marchés n’en ont cure, les libéraux lui préfèrent la compassion et nos socialistes honteux la trouvent tocarde. Rares les chercheurs qui acceptent de prendre encore au sérieux un prêchi-prêcha qui n’engage à rien de sérieux. Quant aux profanes, vous et moi, ils ne savent plus trop si ce mot devenu chez nous flasque et sans arête doit faire sourire ou frémir. S’il faut l’expédier au musée avec le gilet à boutonner dans le dos et le quarante-huitard à spencer et grand chapeau râpé partant organiser à Nauvoo, Illinois, le bonheur de l’humanité, ou bien s’il faut désormais en charger la préfecture de police et tous ceux qui ont un œil sur les frères des banlieues. Qui fera cette traversée jusqu’au bout préférera, espérons-le, se retrousser les manches.

   Du Père et de sa Loi, le procès est derrière nous, le verdict rendu, beaucoup ont tourné la page. De la Mère et du maternage, la poisseuse emprise a été dénoncée, avec tout ce qu’a de régressif et d’infantilisant la Big Mother. C’est désormais et par ricochet du Frère qu’il nous est demandé, en Europe, de faire notre deuil. C’est là que le bât blesse. Et c’est cette ­blessure qu’on voudrait sinon soigner ou guérir, du moins débrider, aviver et approfondir.

   Voici donc la chanson d’une mal-aimée. “Sois mon frère ou je te tue.” Le mot assassin et tendancieux de Chamfort a laissé des traces. Tant de morts... Tant de pièces à charge... Si la charité a redoré son blason, sa cadette incroyante reste sur les étagères, en vitrine, mais à lorgner de loin. La citoyenneté est un produit de grande consommation, devenu à force inodore, incolore et sans saveur, mais de bon ton et peu compromettant.

   La fraternité est une essence plus rare, qui se consomme sur ordonnance, diluée et en prises espacées – avec la solidarité de l’État providence –, ou bien vaporisée en convivialité, pour de brèves euphories, ou alors, au compte-gouttes, en tête à tête, sous l’étiquette amitié. Le policier garde de l’estime pour son collègue. L’avocat ou le médecin, pour son confrère. L’ancien élève, pour son condisciple, le footballeur, pour son coéquipier, l’engagé, pour son camarade de régiment, l’ébéniste du Tour de France, pour son compagnon. C’est tant mieux, mais pas assez.

   Notre chère petite personne aspire à plus et à mieux : pouvoir appeler frère ou sœur un étranger qui ne porte pas notre nom. De cette grâce précaire qu’est une famille élective, de ce bonheur insolite et dangereux, certes, mais que rien ne remplace, le rêve ou la mélancolie ne veulent pas mourir, étrangement. La débâcle du communisme, l’étouffoir communautaire, la phobie du sectaire et du totalitaire ont suggéré à de bons esprits qu’il fallait passer un bracelet électronique au suspect “communauté”. N’empêche que la démangeaison demeure, en sourdine. Une vie à la première personne du singulier est une vie mutilée, et si l’ordre des tribus est mortifère, quelque chose en nous refuse l’appartenance zéro, et recherche d’autres communions que celles du sang et de la couleur de peau, auxquelles ramène, par dépit, l’invocation d’un droit passablement éborgné mais qui se dit universel.

   Il y a des nous sans fraternité, mais il n’y a pas de fraternité sans nous, et c’est l’énigme des appartenances qu’il nous faudra d’abord élucider, pour arracher ses lourds secrets à ce mot-valise, ce mot-relique, ce mot-épave. Sans pleurer à l’enterrement, sans promettre un second souffle. En laissant le lyrisme à de plus doués et la morale à de plus qualifiés... En simple artisan médiologue, pour deviner comment ça se tisse, un groupe d’affinités, et comment ça se détricote, au fil des ans.

   Connaître au plus près, c’est toujours lier entre eux des idées et des événements relevant de planètes différentes. Pour retrouver un objet perdu comme le lien de fraternité, force est de panacher les registres, puisqu’il sert de trait d’union aux domaines religieux et politique. Le curieux qui met son nez dans sa généalogie n’est pas peu surpris d’y trouver du sabre et du goupillon. C’est en 1790, dans un discours portant sur l’organisation de la garde nationale, que Robespierre proposa d’écrire “fraternité” sur nos drapeaux. Le bas clergé patriote ne manqua pas d’applaudir l’inattendu retour d’un précepte évangélique. La consécration en principe de gouver­nement d’une valeur spirituelle qui servait déjà de clé de voûte aux francs-maçons, par cordeliers et jacobins interposés (les couvents franciscains et dominicains ayant donné leur nom aux clubs révolutionnaires), eut pour ressort la patrie en danger. Elle a tourné court avec l’Empire, la Restauration et la monarchie des banquiers.

   C’est le Sermon sur la montagne qui l’a ressuscitée, en 1848 : le tiers salvateur, empêchant les libéraux de piétiner l’égalité et les partageux d’anéantir les libertés, fut porté au pinacle par une émeute parisienne invoquant le “prolétaire de Nazareth”, à une époque où la dernière bande du drapeau tricolore ramené par les redingotes apparaissait aux hommes en blouse, rouge comme le sang du Christ. Anecdote, mais qui témoigne, dès le lever de rideau romantique, d’une paradoxale alliance entre les Lumières et l’Évangile. Comme d’une passerelle entre le sacral et le profane, les verticales et les horizontales de l’établissement humain. Puisque nos grands moments de fraternité se donnent tous une référence mythique de l’ordre du sacré (ancêtre, idéal ou patrie), il fallait commencer par l’amont en cherchant d’abord ce que sacré veut dire, concrètement. Et comme “les droits de l’homme” se donnent pour l’expression actuelle de la fraternité, il était nécessaire d’examiner ce qu’est devenue cette religion civile qui a donné son aura à un nous d’élite, souvent dominateur et longtemps sûr de lui, l’Occident (ou demain la Ligue des démocraties). Si ce credo unanimiste est devenu un obstacle à un dialogue en réciprocité, à l’échelle du monde, entre dominants et dominés, entre les fulminants maîtres du ciel et les bouseux exterminés au sol, c’est le principe même de fraternité qu’il nous faut réensemencer, en vue d’un nous solidaire et durable, sans complexe de supériorité ni danger de représailles pour les pauvres qui n’en sont pas.

   Et pourquoi, me direz-vous, tous ces tours et détours autour d’une idée vieillotte et quasi moribonde ? Pour ne pas rendre la place ? Oui, mais peut-être aussi pour contribuer au chapitre suivant d’un grand récit d’émancipation qui a couvert deux siècles de notre histoire et dont on peut dire, comme nos amis de l’Éducation sentimentale pour conclure leur odyssée, que “c’est bien là ce que nous avons eu de meilleur”. A-t-on le droit de refuser qu’il finisse en queue de poisson ?

   Nous n’irons plus planter, c’est sûr, un phalanstère en Icarie, avec un vade-mecum sous le bras, craignant trop qu’un goulag nous attende à la sortie. Mais, pour autant, ni le sweet home ni le tête-à-tête avec l’écran ni la course au rendement n’étancheront notre besoin de chanter à plusieurs, et, au-delà, celui d’appartenir à une lignée qui nous déborde et nous grandisse. Si la gagne et la secte, le trader et le gourou nous rebutent tout autant, reste à chercher la porte étroite d’où pourraient s’apercevoir en perspective les vallons familiers d’une fraternité modeste et sans terreur.

   Utopie ? Mirage ? Billevesée ? Peut-être. Tenter de donner couleurs et contours à cette échappée vaudra toujours mieux, cependant, qu’un assemblage de lotissements et de résidences sécurisées, où “l’homme croit vivre et pourtant il est déjà presque mort/et depuis très longtemps/il va et vient dans un triste décor/couleur de jour de l’an/avec le portrait de la grand-mère/du grand-père et de l’oncle Ferdinand” (Prévert). Sans vouloir offenser Ferdinand. Juste pour lui rappeler qu’il y a un monde derrière sa porte blindée, et qui vaut encore le voyage. »


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